La Place des Châtiments Publics

PENDANT un moment, la lumière du soleil fut excessivement intense. Mais la Belle était occupée à garder les bras repliés et à marcher au pas, en levant les jambes aussi haut que possible, et enfin ils firent leur entrée sur la place qui s’ouvrait devant eux, qu’ils purent embrasser d’un seul coup d’œil. Elle découvrit des foules mouvantes parcourues de badauds et de potins, plusieurs jeunes gens assis sur le large rebord en pierre de la margelle du puits, des chevaux attachés par la bride aux portes des auberges, et puis encore d’autres esclaves nus, certains à genoux, d’autres qui marchaient en position debout, comme elle.
Encore une autre de ces grandes et douces fessées, et le Capitaine la fit se tourner, et, ce faisant, lui pinça doucement la fesse droite.
À moitié comme en rêve, lui sembla-t-il, la Belle se retrouva dans une large rue pleine d’échoppes, en tout point semblable à la ruelle par laquelle elle était descendue, sauf que cette rue-ci était pleine de monde et que tout ce monde y était fort affairé, à négocier, à acheter, à discuter.
Le terrible sentiment de la banalité de tout cela la reprit, la sensation que toutes ces choses lui étaient déjà arrivées auparavant, ou tout au moins que tel aurait fort bien pu être le cas, tant cela lui était familier. Un esclave nu, à quatre pattes, était en train de laver la vitrine d’une échoppe, quoi de plus normal, en apparence. Un autre portait un panier en bandoulière dans le dos et marchait au pas, exactement comme la Belle marchait au pas, devant une femme qui le faisait avancer avec une badine – oui, de cela aussi, il ressortait une impression de banalité. Même les esclaves nus et ligotés aux murs, les jambes écartées, le visage à demi ensommeillé, avaient l’air de se trouver dans la situation la plus ordinaire du monde, et pourquoi les jeunes gens du village ne leur auraient-ils pas adressé des sarcasmes au passage, ici, en giflant un dard dressé, là, en pinçant les lèvres d’un sexe farouche et misérable ? Mais oui, rien que de très ordinaire dans tout cela.
La manière gênante qu’avaient ses seins de pointer aussi, ses bras repliés derrière elle pour les faire saillir, tout cela paraissait des plus raisonnables, comme s’il n’existait pas de manière plus convenable de marcher, se dit la Belle. Et, quand elle sentit une autre fessée brûlante, elle marcha d’un pas meilleur encore et fit un effort pour lever les genoux avec plus de grâce.
Ils atteignaient maintenant l’autre bout du village, la place du marché en plein air, et, tout autour de l’estrade où se tenaient les ventes aux enchères, elle vit des centaines de personnes aller et venir. Mille et un arômes délicieux montaient des petites gargotes ; elle pouvait même humer le bouquet du vin que les jeunes gens achetaient au verre, à l’étalage, et elle vit les longues bandes d’étoffe des échoppes de toile qui flottaient, les monceaux de paniers et de corde à vendre, et partout des esclaves nus occupés à mille et une corvées.
Dans un passage, un esclave à genoux s’affairait avec un petit balai, et ses gestes étaient vigoureux.
Deux autres, à quatre pattes, portaient sur le dos des corbeilles pleines de fruits, et ils se dépêchaient de franchir le seuil d’une porte, à un trot rapide. Contre un mur, une Princesse longiligne était pendue la tête en bas, sa toison pubienne luisant au soleil, le visage écarlate et baigné de larmes, les pieds soigneusement ligotés au mur en surplomb au moyen de larges bracelets de chevilles lacés serré.
Mais ils avaient pénétré sur une autre place qui donnait sur la première, et la terre de cette place curieuse, dépourvue de pavement, était meuble, fraîchement retournée, comme la terre sur le Sentier de la Bride Abattue, au château. La Belle avait reçu la permission de faire une halte ; le Capitaine se tenait à côté d’elle, les pouces accrochés à la ceinture, et il observait.
La Belle vit une roue de haute taille, comme celle de la vente aux enchères et sur cette roue, un esclave attaché qu’un homme frappait férocement à coups de battoir, faisant tourner cette roue en actionnant une pédale, tout comme le commissaire de la vente aux enchères. Chaque fois que l’esclave achevait un tour pour revenir dans la position adéquate, il lui fouettait violemment ses fesses nues. La pauvre victime était un Prince à la musculature magnifique, les mains liées serré dans le dos et le menton relevé, posé sur une petite colonnette d’un bois grossier, de sorte que tous puissent bien voir son visage pendant son châtiment « Comment peut-il garder les yeux ouverts ? se dit la Belle. Comment peut-il supporter de les regarder ? » Autour de l’estrade, la foule braillait et poussait des cris aussi stridents que ceux qu’elle avait poussés précédemment, lors de la mise aux enchères.
Et, quand le préposé au battoir leva son arme de cuir pour signaler désormais le terme de la punition, le pauvre Prince, le corps agité de convulsions, le visage décomposé, trempé de sueur, fut bombardé de morceaux de fruits pourris et de déchets.
Comme sur l’autre place, il régnait une atmosphère de foire, avec les mêmes gargotes et les mêmes marchands de vin. Depuis de hautes fenêtres, des centaines de personnes assistaient à la scène, les bras croisés sur les rebords de fenêtres et les balustrades des talions.
Mais la séance de battoir n’était pas la seule forme qu’était censé revêtir le châtiment. Tout à fait sur la droite de l’estrade se dressait un mât de bois très haut, avec à son sommet quantité de rubans de cuir qui pendillent d’un anneau de fer. À l’extrémité de chacun de ces rubans noirs, il y avait un esclave attaché par un collier de cuir, ce qui le forçait à tenir la tête relevée, et tous marchaient en cercle autour du mât, lentement, mais d’un pas fier, sous les coups répétés de quatre factotums postés en quatre points du cercle, comme aux quatre points cardinaux d’une boussole, et qui maniaient le battoir. Peu à peu, les pieds nus creusaient une piste circulaire. Certains avaient les mains liées dans le dos ; d’autres les tenaient simplement jointes, toujours dans le dos, mais dans un geste délibéré.
Un groupe de flâneurs, villageoises et villageois, assistaient à cette marche en rond, y allant ici et là de leurs commentaires, et la Belle observait, dans un silence médusé, tandis qu’on détachait l’une des esclaves, une jeune Princesse à la chevelure abondante, brune et bouclée qui flottait souplement, pour la restituer à son Maître qui attendait ; ce dernier, pour la faire avancer, fouetta les chevilles de son esclave avec un balai de paille.
— Par là, lui fit le Capitaine, et la Belle, obéissante, marcha au pas, à sa hauteur, en direction du mât de cocagne, avec ses lanières de cuir qui tournoyaient.
— Attachez-la, fit-il au garde, qui hissa promptement la Belle et lui boucla le collier de cuir autour du cou, en veillant à lui passer le menton par-dessus.
Dans un brouillard, la Belle vit le Capitaine, qui regardait. Deux villageoises qui se trouvaient à proximité lui adressèrent la parole, et elle le vit répondre quelque chose d’un air plutôt neutre.
La longue sangle de cuir qui pendait du sommet du mât pesait son poids et décrivait un cercle sur le pourtour de l’anneau de fer, simplement sous l’effet de la force d’entraînement des autres ; la Belle, du coup, fut presque tirée en avant par le collier. Afin d’éviter ce désagrément, elle pressa un peu le pas, mais d’une secousse le collier la ramena en arrière, jusqu’à ce qu’elle trouve enfin la bonne cadence, pour sentir aussitôt le premier coup, une fessée sonore, assenée par l’un des quatre gardes qui attendait, l’air plutôt nonchalant, de la punir. Les esclaves étaient maintenant si nombreux à trotter en cercle que les gardes, la Belle s’en aperçut, ne cessaient plus de mouliner leurs grands ovales de cuir clair ; la poussière et le soleil lui piquaient les yeux, elle surveillait du regard la chevelure ébouriffée de l’esclave devant elle, et malgré tout, entre les coups, elle connaissait un répit de quelques secondes, une bénédiction.
« Châtiment Public ». Elle se rappela les mots du commissaire de la vente, quand il avait conseillé aux Maîtres et aux Maîtresses de le prescrire chaque fois qu’ils le jugeraient nécessaire. Et elle savait que jamais le Capitaine, pas plus que ses Maîtres et ses Maîtresses du château, si bien élevés, et si éloquents, ne songera à lui fournir la moindre explication. Mais quelle importance cela avait-il, après tout ? Qu’il veuille la voir punie par ennui ou par curiosité, cette raison se suffisait à elle-même, et chaque fois qu’elle achevait un cercle complet elle l’apercevait distinctement, l’espace de quelques instants, les bras raides, fermement campé sur ses jambes écartées, ses yeux verts fixés sur elle. Quelle raison y avait-il à tout cela, si ce n’est de sottes raisons, songea-t-elle. Et, alors même qu’elle rassemblait toutes ses forces pour recevoir un autre de ces coups cuisants – qui lui fit perdre un instant et son équilibre et sa grâce lorsque le battoir la déhancha vers l’avant, dans cette poussière poudreuse –, elle ressentit une satisfaction étrange, différente de tout ce qu’elle avait pu connaître au château.
Il n’y avait plus en elle aucune tension. La douleur familière au fond de son vagin, son désir pour la queue du Capitaine, la frappe du battoir, toutes ces choses étaient présentes, alors même qu’elle marchait au pas et que le collier de cuir rebondissait cruellement contre son menton levé, la plante de ses pieds au contact de la terre damée, et pourtant tout cela n’était rien à côté de cette crainte, qui lui inspirait des tremblements de terreur, qu’elle avait connue auparavant.
Mais sa rêverie fut brisée net par un cri sonore surgi de la foule proche d’elle. Par-dessus les têtes de ceux qui les lorgnaient, elle et les autres esclaves marchant au pas, elle vit que l’on descendait le pauvre Prince puni de la roue où il était si longtemps resté, livré à la dérision publique. Et, à présent, on installait à sa place une autre esclave, une Princesse aux cheveux de la même couleur paille que les siens, le dos creusé, le derrière en l’air, le menton calé sur son support.
Alors qu’elle bouclait un nouveau tour dans le petit cercle de poussière, la Belle vit cette Princesse prise de haut-le-corps, tandis qu’on lui liait les mains dans le dos, que l’on rehaussait la mentonnière au moyen d’un boulon de fer afin de l’empêcher de tourner la tête. Elle avait les genoux ligotés à la roue et lançait de furieux coups de pied. La foule était aussi excitée qu’elle avait pu l’être par l’exposition de la Belle sur l’estrade de la vente aux enchères. Et elle manifestait son plaisir par des vivats.
Alors la Belle aperçut le Prince que l’on avait descendu, pour le voir promptement emporté vers un pilori voisin. En fait, il y avait là plusieurs piloris, disposés en rang, sur un petit emplacement à l’écart et dégagé. Là, le Prince fut courbé en deux, les jambes écartées à coups de pied, comme à l’accoutumée, le visage et les mains maintenus en place par des colliers, et la planche supérieure du carcan retomba avec un claquement mat, pour le forcer à regarder droit devant lui, le mettant dans la totale incapacité de se dissimuler le visage ou de faire quoi que ce soit.
La foule se regroupa autour de cette figure désemparée. Comme la Belle achevait un tour supplémentaire, lâchant un gémissement subit sous une frappe de battoir d’une brutalité inattendue, elle vit les autres esclaves, toutes des Princesses, assujetties de semblable manière au pilori, mises à la torture par la foule qui venait les tâter, les caresser, les pincer ; et pourtant, malgré tout, à l’une de ces Princesses, un villageois donna un verre d’eau.
La Princesse dut laper, comme de juste, et la Belle vit la pointe toute rose de sa langue dans le verre peu profond, mais, en dépit de tout, ce geste laissait une impression de miséricorde.
Entre-temps, la Princesse à la roue donnait des coups de pied, faisait des bonds et offrait un spectacle des plus merveilleux, les yeux clos, la bouche grimaçante, tandis que la foule comptait à haute voix les coups, suivant un rythme qui conférait à toute cette scène un caractère d’effrayante étrangeté.
Mais l’épreuve de la Belle au mât de cocagne touchait à son terme. Avec beaucoup d’adresse et de promptitude, on la libéra de son collier et on l’éloigna du cercle, pantelante. Ses fesses la cuisaient et lui donnaient l’impression d’avoir enflé démesurément, comme si elles attendaient la prochaine fessée. À force d’être repliés derrière son dos, ses bras étaient tout endoloris, mais elle demeurait là, debout, en attente.
La grande main du Capitaine la fit se tourner et, lorsqu’il se pencha sur elle pour l’embrasser, il lui donna l’impression de la dominer de toute sa stature, doré par la lumière du soleil, sa chevelure étincelant en corolle autour de l’ombre obscure de son visage. Il recueillit sa tête au creux de ses deux mains jointes en coupelle et lui écarta les lèvres, les ouvrit, planta sa langue en elle avant de la relâcher.
Sentant ses lèvres se retirer, la Belle soupira, alors que ce baiser s’enracinait au plus profond de ses reins. Les pointes de ses seins frottèrent contre le buste de l’homme et l’épais laçage de son pourpoint, et la boucle froide de sa ceinture la brûla. Elle vit ce sombre visage se creuser lentement d’un sourire, et son genou appuya contre son sexe qui lui faisait mal, éveillant son appétit. Tout à coup, il lui sembla être en proie à la plus totale faiblesse, et que cette faiblesse n’avait rien à voir avec les tremblements de ses jambes ou son état d’épuisement.
— Marchez, fit-il.
Et, en lui faisant faire demi-tour, avec un doux pincement sur ses fesses endolories, il l’engagea vers le côté opposé de la place.
Ils passèrent à proximité des esclaves au pilori, qui se tordaient et gigotaient sous les quolibets et les gifles de la foule désœuvrée grouillant autour d’eux. Et derrière ces malheureux, pour la première fois, la Belle vit de près, dressée à l’écart, sous une haie d’arbres, une longue rangée de tentes aux couleurs vives. L’entrée de chaque tente était ouverte et abritée par un auvent Devant chacune de ces tentes, un jeune homme élégamment vêtu se tenait debout, et, bien que la Belle ne puisse rien distinguer à l’intérieur, plongé qu’il était dans la pénombre, elle entendait des voix d’hommes qui, les uns après les autres, tâchaient d’allécher la foule.
« Un Beau Prince à l’intérieur, monsieur, dix sous seulement. » Ou encore : « Jolie petite Princesse, monsieur, quinze sous pour votre plaisir. » Et d’autres invites comme celle-ci : « Vous n’avez pas les moyens d’avoir votre esclave à vous tout seul ; offrez-vous ce qu’il y a de meilleur pour seulement dix sous. » « Un Joli Prince qui a besoin de châtiment, madame. Exaucez le vœu de la Reine pour quinze sous. » Et la Belle s’aperçut que des hommes et des femmes allaient et venaient, d’une tente à l’autre, chacun de leur côté, quelquefois ensemble.
« Et, ainsi, même le plus commun des villageois peut jouir du même plaisir », songea la Belle. Encore un peu plus loin, devant, au bout de la rangée de tentes, elle découvrit un attroupement d’esclaves nus, couverts de poussière, la tête basse, les mains attachées à une branche d’arbre au-dessus d’eux, massés derrière un homme qui s’écriait : « Pour une heure ou pour la journée, louez ces mignons pour les corvées les plus basses. » Sur une table à tréteaux à côté de lui était disposé un assortiment de lanières et de battoirs.
Elle avançait au pas, s’imprégnant de ces menues scènes comme si ces visions et ces bruits lui dispensaient leurs caresses, et, de temps à autre, la grande main ferme du Capitaine la punissait avec douceur.
Enfin, quand ils eurent rejoint l’Auberge et que la Belle se tint à nouveau dans la petite chambre, les mains derrière la nuque, elle pensait confusément : « Vous êtes mon Seigneur et Maître. »
Tout se passait comme si, dans une autre incarnation d’elle-même, elle avait vécu dans ce village toute sa vie, comme si elle y avait toujours été au service d’un soldat ; Les bruits mêlés en provenance de la place lui faisaient une musique réconfortante.
Elle était l’esclave du Capitaine, oui, tout à fait sienne, celle qu’il fallait mener par les rues, punir, subjuguer totalement.
Et quand il la renversa sur le lit, lui fessa les seins et la prit à nouveau brutalement elle détourna la tête, de droite et de gauche, en chuchotant :
— Maître, oui, mon Maître.
Quelque part au fond de son esprit elle savait que parler lui était défendu, mais ce qu’elle venait de dire n’était guère plus qu’un gémissement ou un cri. Elle avait la bouche ouverte, et lorsqu’elle jouit elle sanglota, leva les bras, enserra la nuque du Capitaine. Une flamme vacilla dans les yeux du Capitaine, puis ils flamboyèrent dans l’obscurité. Et il y eut alors ses derniers coups de boutoir, qui la poussèrent par-delà le seuil du délire.
Durant un long moment, elle demeura étendue, immobile, la tête lovée au creux de l’oreiller. Elle sentit le long ruban de cuir du mât de cocagne qui l’incitait à trotter, comme si elle se trouvait encore, égarée, sur la Place des Châtiments Publics.
Ses seins lui causaient de tels élancements, après ces dernières gifles, qu’ils lui donnaient l’impression de vouloir éclater. Mais elle s’aperçut que le Capitaine avait retiré tous ses vêtements et qu’il se glissait nu dans le lit, à côté d’elle.
Sa main chaude reposait sur son sexe trempé, ses doigts lui entrouvrirent les lèvres avec toute la tendresse du monde. Elle se rapprocha de ses membres nus, de ses bras puissants et de ses jambes recouvertes d’un duvet bouclé, doux et doré, sa poitrine douce et nette contre son bras et sa hanche. Son menton imparfaitement rasé lui écorcha la joue. Et puis ses lèvres l’embrassèrent.
Dans la lumière déclinante de l’après-midi qui filtrait par la petite fenêtre, elle ferma les yeux. Les bruits étouffés du village, les voix fluettes de la rue, les éclats de rires assourdis de l’Auberge, en dessous, tout cela se fondait en un doux bourdonnement qui la berçait. Le jour jeta ses derniers feux avant de commencer à s’évanouir. La petite flambée dansait dans l’âtre, et le Capitaine, qui abritait la Belle de ses bras et de ses jambes, profondément endormi, respirait contre son flanc.